Le combat vous a été prescrit

Le colonialisme? Qu’est-ce que c’est cette histoire de passé colonialiste et de revanche à deux francs six sous? Les gens qui ont combattu pour instaurer la démocratie en Algérie, en Europe, ce sont des gens qui ont combattu pour établir d’autres lois que celles d’Allah. La sorcellerie, elle est partout en Algérie. […] L’islam est une religion de puissance. Alors quand le peuple applique cette religion, il est impossible de le coloniser. Regardez l’Afghanistan, c’est le parfait exemple de cela […] Le colonialisme, c’est la faute des gens: ils ont voulu ressembler aux Kuffars [ mécréants], ils ont préféré leur culture à la religion […] On a aucune rancoeur par rapport au colonialisme, ça nous est complètement égal. Nous, notre coeur, il s’est détruit quand l’Occident a envoyé Atatürk [ nom donné à partir de 1934 à Mustafa Kemal Pacha, premier président turc, fondateur de la république de Turquie en 1923] pour détruire le khilafa [califat], quand il est venu s’occuper de nos affaires alors qu’on lui avait rien demandé. C’est ça notre problème, c’est la religion. Tout le reste, ça ne nous intéresse pas. Rachid Kassim ( pages 278-279).

Quatre mains se sont lancées le défi de retranscrire ce phénomène effroyable, qui, hélas, a pris racine sur notre sol. Il est sans doute très dommage que certaines polémiques liées justement aux attentats et à des controverses médiatiques, qui sont souvent prétextes à des réglements de comptes dû à des clivages idéologiques, occultent ce genre d’ouvrage sourcé et explicatif.

Les auteurs sont partis d’un postulat simple. Aujourd’hui, nous avons tendance à distinguer les salafistes-djihadistes des quiétistes. Nous sommes à cent lieues encore de concevoir qu’il puisse exister un troisième courant dit réformiste, c’est-à-dire qui prône que le croyant doit au contraire s’impliquer en politique ( Sahwa en Arabie Saoudite, An-Nûr en Egypte). Or, jusqu’à la première guerre du Gofle ces distinctions ne s’opéraient pas du tout. Selon les auteurs, dans les maquis Afghans organisés contre l’ennemi soviétique on retrouvait des éléments qui resteront loyaux à la monarchie saoudienne et d’autres, alors minoritaires, hostile à la famille Saoud. À son retour d’Afghanistan, Ben Laden sera vu comme un véritable héros national et son aura était telle qu’il était convié à s’exprimer dans des colloques universitaires saoudiens.

La rupture sera brutale. Tandis que Ben Ladden se portait volontaire pour contrer les troupes Irakiennes en cas d’invasion, le roi d’Arabie Saoudite et le grand mufti accepteront d’accueillir sur sol saoudien les troupes américaines alors lancées contre le régime de Saddam Hussein. Précisons aussi que l’Arabie Saoudite est le pays abritant les lieux saints de l’Islam et qu’au regard du dogme la présence des troupes américaines étaient impures.

Les auteurs notent que seulement quelques petites différences séparent actuellement le salafisme djihadiste de son alter-égo quiétiste, alors que tout deux se distinguent nettement des Frères Musulmans et de la Tablighi Jamaat originellement Déobandie: excommunication des dirigeants des pays musulmans, haine viscérale du régime saoudien, et importance sur le fait que la pratique religieuse doit être matérialisée par des actes.

Il convenait aussi, pour les auteurs, de rétablir l’importance d’un personnage trop longtemps mis de côté à cause de la surmédiatisation du tandem Ben Laden-Zawahiri, il s’agit du palestinien Abdallah Azzam dont les circonstances de la mort restent sujettes à controverses. Azzam a commencé sa  » carrière » en Palestine, cause qu’il finit par juger trop nationaliste à son goût, pour la finir brutalement sur Peshawar ( Pakistan). Entre temps, après avoir fait un crochet par la Syrie durant sa jeunesse, il ira s’installer vaguement en Égypte où il serait devenu proche de la famille du leader islamiste Sayyid Qotb.  » Homme d’esprit au charisme affirmé, longtemps considéré comme le mentor de Ben Laden, sur lequel il exerça un ascendant certain, Abdullah Azzam est tout simplement considéré comme le précurseur du jihad moderne. On retrouvera ses textes chez les frères Kouachi, les tueurs de Charlie Hebdo. Rachid Kassim, qui favorisa depuis la Syrie le rapprochement entre les terroristes de l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray, le cite à plusieurs reprises dans ses messages audio. Là encore, un regard précis sur l’idéologie nous éclaire pour comprendre le présent. » p44.

Aujourd’hui, la  » continuation » s’est faite en terme d’écrits via ceux du syrien Abou Mussab al-Suri, des jordaniens Abou Mohammed al-Maqdissi et Abou Qatada, de l’américano-yéménite Anwar Al-Awlacki, ou encore d’Abu Bakr al-Naji l’auteur du Management de la sauvagerie.

Reprenons le contexte. Depuis  » l’indépendance » algérienne, le Front de Libération Nationale a quasiment confisqué tous les espoirs de liberté pour la population, ajoutez à cela la corruption des hauts-fonctionnaires avec des comptes en banques Suisses, et un zeste de ressentiment vis-à-vis de l’ancien pays colonisateur justement exploité pour détourner la colère des gens. En Juin 1990, le Front Islamique du Salut- comprenant toutes les tendances islamistes favorables- remportera avec 54% les premières élections locales, puis suivra- l’année suivante- une victoire massive lors des élections législatives. Comme on le sait, l’armée algérienne choisira d’annuler le processus électoral et s’ensuivra la décennie noire où s’illustreront les tristement célèbres  » Afghans« – surnom donné aux algériens partis combattre dans les maquis Afghans lors de l’invasion soviétique. Ce sera durant cette période de guerre civile qu’émergera le Groupe Islamique Armé ( Al-Jama’ah al-Islamiya al-Moussalaha ), né au sein des rangs les plus durs du Mouvement Islamique Armé ( un poil moins dur, et avec lequel il entrera aussi en guerre). Le GIA a pour fondateurs connus Abdelhak Layada, Abou Abd Ahmed, ou encore Djamel Zitouni très fortement influencé par le mouvement Takfir wal-Hijra ( Anathème et Exil).

Le rôle de l’armée Algérienne, ou du moins sa responsabilité, donne lieu à beaucoup d’interrogation, sur lesquelles ne manqueront pas de revenir nos auteurs et aussi quelques personnes interrogées.

Expliquant que les services du contre-terrorisme ont sous-estimé le phénomène terroriste en Algérie, l’une des sources des auteurs- ex-DGSE- détaille que les services de renseignements  » on n’avait pas vu la montée des maquis à la fin des années 1980, on est un peu à poil ».  » La DGSE est brûlée », va carrément surenchérir une autre. Le GIA est le noyau du djihadisme en France. Les auteurs reviennent sur des affaires marquantes: l’assassinat de l’imam Sarhaoui ( qui se prononçait contre l’importation du djihad armé en France), les attentats, le fiasco autour du procès Chalabi qui vaudra au juge Bruguière une certaine impopularité, et l’attentat avorté qui visait le marché de Noël de Strasbourg. Comme on le sait aujourd’hui, des  » éléments moins extrémistes » du GIA créeront en Algérie le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat, lequel fera allégeance à Al-Qaida au milieu des années 2000 et deviendra Al-Qaida au Maghreb Islamique. La violence d’un Zitouni- mort en 1996- avait entravé les plans de Ben Laden, qui a mis en pratique l’unification des groupes djihadistes de par le monde ( mais il n’en est pas le théoricien). En Europe, et particulièrement depuis la France et l’Espagne, en réaction à l’invasion US en Irak, les cellules de l’ex-GIA s’activeront pour y envoyer des  » volontaires » pour rejoindre les rangs de  » la résistance ».

En France, la continuité se fait via le Gang de Roubaix…qui s’est formé en plein contexte de guerre balkanique ( indépendance de la Bosnie). Parmi les plus retentissantes la cellule de Cannes-Torcy, Forsane Alizza ( Cavaliers de la fierté), l’association Anâ Muslim, et enfin Mohamed Merah qui parviendra à réussir les premiers attentats islamistes depuis ceux du GIA.

Il faut reconnaître aux auteurs une certaine audace concernant l’affaire Merah, et à l’heure où sévissent le complotisme et l’anti-complotisme qui rendent le débat impossible. Un hasard de calendrier a fait que le livre sorte en plein contexte du procès d’Abdelkader Merah, frère et mentor du tueur au scooter, qui n’a pas été sans heurts entre Maître Dupont-Moretti qui en fait des caisses, les déclarations au lance-flamme de la mère, et les tentatives de récupération faites par la Fachosphère. Car comment se fait-il qu’une personne fichée S puisse se rendre, pour des raisons touristiques, dans une zone aussi sensible comme le Waziristan? Et sans être inquiété par la suite…la théorie d’un des auteurs, plus plausible que celle voulant que tout fut organisé au sommet de l’état ou par les Illuminatis du Mossad, est que Merah aurait tout simplement berné la DCRI ( DGSI aujourd’hui).

Si c’est d’abord par la diaspora algérienne que petit à petit l’idéologie djihadiste poussera chez-nous, ce n’est pas sans négliger aussi le rôle des convertis. Sont portraiturés successivement David Vallat, Christophe Caze et Lionel Dumont ( Gang de Roubaix), Jérémie-Louis Sydney leader de la cellule Cannes-Torcy, le cyber-militant Romain Letellier qui fit ses premiers pas au sein du forum djihadiste Ansar al-Haqq pour finir par intégrer le Diwan de l’EI, les frères Clain, Thomas Barnouin, ou encore celui d’Adrien Guihal le français le plus gradé au sein d’une organisation terroriste transnationale.

Vous noterez que certains profils sont passés par des faits de délinquance et de banditisme, pour ne pas dire par la case prison.Or, on constate qu’effectivement les projets d’attentats qui se sont concrétisés ont justement été perpétrés par des individus ayant un certain savoir faire.  » Je dirais que 50% des gens que j’ai vus devant moi étaient des délinquants de droit commun en entrant en maison d’arrêt. Ils en sont ressortis terroristes« , dixit Marc Trévidic.

On revient aussi sur le parcours du charismatique Omar « Omsen » Diaby, qui eut une période tablighie entre l’époque où il était délinquant et maintenant- où il continue de prêcher sur Telegram pour mieux recruter.

Il ne servirait à rien de comparer l’ouvrage aux Revenants de David Thomson, à L’Emprise d’Achraf Ben Brahim, ou bien l’ouvrage de Wassim Nasr:  » État islamique, le fait accompli« . Dans ce contexte actuel où les polémiques politico-politiciennes aux effets abrasifs- nous le sommes tous- prennent le pas sur la réflexion, où l’agressivité et la suffisance configurent les parties qui s’affrontent, il est plutôt vain d’écrire un ouvrage sur un sujet très casse-gueule. Les auteurs, contrairement à certains, ne prennent pas de haut leurs lecteurs. Toutefois, si ceux qui suivent Romain Caillet sur Twitter arriveront à comprendre…Ce sera nettement plus dur pour les néophytes.

Pour ça qu’il aurait fallu un index et un glossaire plus élaboré en fin d’ouvrage.

Le chapitre final amorce cette farce de mauvais goût nommée la déradicalisation. Outre qu’elle s’est révélée être un gouffre financier, 100 millions d’Euros jetés par la fenêtre, rappelons que Dounia Bouzar s’est vue opposée par le gouvernement une fin de non-recevoir concernant l’appel d’offre du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’Islam ( CPDSI), que Sonia Imloul– qui gérait un centre de déradicalisation- s’est vue condamnée à 4 mois de prison avec sursis pour détournements de fonds publics, ou que le très controversé «  psy du Jihad » Patrick Amoyel est actuellement mis en examen pour « viols par personne ayant autorité et exercice illégal de la médecine ».

Une évidence saute aux yeux : il n’existe pas de solution miracle pour «  déradicaliser un individu ».

C’est dit, redit, et re-redit, mais si une personne veut se défaire de l’emprise qu’exerce sur elle une idéologie…ce sera de son propre chef qu’elle enclenchera le processus. Plus haut a été évoqué, donc, le cas de David Vallat qui lutte pour une laïcité stalinienne. En cas particulier, il y a aussi celui de l’ex-djihadiste Danois Morten Storm- qui a contribué à l’élimination d’Al-Awlacki- qui est devenu ex-muzz islamophobe. Les auteurs évoquent aussi le cas d’un ex-cheikh marocain qui, au jour d’aujourd’hui, se bat pour la dépénalisation des rapports sexuels hors mariage. D’autres peuvent simplement  » déposer les armes » pour épouser des idéaux fréristes ( est-ce là se déradicaliser vraiment?!), ou parce que devenus parents certains préfèrent privilégier l’éducation de leurs enfants ( mais là tout est relatif).

Nier la dimension religieuse des individus adhérant à la cause djihadiste et n’y voir qu’une sorte de pathologie addictive semblable à de l’alcoolisme, ou bien des déséquilibrés, répétons-le, est une erreur fondamentale. Comme de dire que la majorité des djihadistes auraient peu lu le Coran, que ce ne sont pas de vrais musulmans, qu’ils n’auraient pas des connaissances élaborées de celui-ci ou les compétences nécessaires pour l’interpréter, tient du déni- quand bien même cela peut partir de la bonne intention de distinguer l’ensemble des musulmans de leurs exactions.

 » Invoquer  la seule psychiatrie ou la seule sociologie pour expliquer les raisons de ces volontaires de la mort est franchement insuffisant et ne fait que nourrir un discours dominant, convenu, politiquement correct mais très abstrait« . Achraf Ben Brahim, L’Emprise (p84).

Ainsi que de dire, inversement, que les Djihadistes ne feraient que mettre en pratique le Vrai Islam équivaut à cracher à la gueule de toute personne évoluant dans un autre madhab.

Nous n’arriverons à rien tant que nous ne mettrons jamais à l’épreuve nos certitudes. Car nos certitudes, outre qu’elles nous divisent, nous coupent de la réalité et là, en l’occurrence, elles baissent la garde face au danger potentiel que représentent certains qui sont revenus déçus du Califat, lesquels ne sont nullement déradicalisés. En cet état, nous ne pourrons rien transmettre du tout aux générations suivantes qui peuvent à leur tour se retrouver confronter au même problème- à quelques variantes près- mais dans d’autres contextes socio-économiques, qui, sûrement, ne seront pas des plus confortables.

PS: les auteurs du livre n’ont pas prévu l’émergence internationale du prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane, qui a fait entendre son souhait de réformer l’Islam. Si l’homme n’a qu’une parole, il sera intéressant de voir les conséquences au travers de la très décriée Ligue Islamique Mondiale. Les imams salafistes vont-ils suivre? Quelle sera la réaction des adeptes? Ou bien observera-t-on une détestation encore plus prononcée du KSA parmi les salafistes quiétistes?

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2 réflexions sur “Le combat vous a été prescrit

  1. Bonjour,

    C’est un de vos meilleures texte.
    Merci à vous ! Cela donne envie de lire le livre.

    Pour ma part je reste pessimiste et peux enthousiaste à l’idée de vouloir réinsérer dans nos sociétés les « revenants du Jihad » avec comme seul critère le renoncement à la violence.
    Cette idée de réinsertion dans le vie civile des personnes souhaitant toujours un Califat et/ou croyant à la supériorité d’un Islam (fantasmé) sur les sociétés occidentales, ne me semble pas la meilleures des manières pour mener à bien «  » »la prévention et la résorption des tensions politico-religieuses » » ».

    Je suis conscient qu’il s’agit avant tout de d’éviter les attentats, ainsi qu’un retour à la violence, et que l’on ne saurait punir des personnes pour leurs idées politique/religieuses.
    Après cela m’étonnerait que la coexistence se fasse de manière apaisée, que ce soit avec les divers salafistes, les tablighis et les Frèristes.*

    Meilleures salutations
    Jeb

    1) * Cette phrase fait-elle de moi un facho islamophobe ?
    2) Votre Blog est très bien quelque soit les sujets ! Continuez, je vous en prie

    1. Merci. Les autorités, à mon humble avis, ont agi dans l’urgence. Il y avait de quoi. Mais je pense que certaines choses n’ont pas été tout simplement posées. Lorsque quelqu’un a une idée en tête, il est très très difficile par la suite de le faire revenir en arrière…on est en 2017 et au plus haut sommet de l’état, ou chez certains spécialistes du comportement, on a toujours pas intégré ça.

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