La Ruine de Kasch

Le sacré se concentre dans la victime; en elle, il est supprimé; d’elle, il émane. De toute façon, le sacré doit être tué parce qu’il terrorise: sa contagion perpétuelle rend la vie impossible. La seule autre possibilité, l’invention moderne: le sacré n’est pas vu. Mais l’état dans lequel le sacré n’est pas vu comme tel reproduit, à l’inverse, l’état de terreur originaire. Quelque chose de diffus, d’omniprésent, qui pousse à tuer sans raison, à torturer férocement et soi-même et n’importe qui. Roberto Calasso, La Ruine de Kasch ( p 231).

Les livres devraient être employés comme des indicateurs, sans qu’on ne les tienne non plus pour la Vérité Absolue. C’est ainsi que la lecture de La ruine de Kasch s’impose par d’elle-même en une seule question bien Freudienne: explorer la dimension du Sacré en se questionnant tour à tour sur les notions de pouvoir, de légitimité, voire de sacrifice, et de la modernité qui plagierait de manière primitive mais cachée ledit Sacré dont, on a pourtant cherché à effacer toutes les traces.

Il est aussi question d’un personnage de l’histoire emblématique du passage d’un Ancien Monde au Nouveau, qui sera ensuite lui-même condamné à connaître son trépas car basé sur une apparence: Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, lui que beaucoup de mauvaises langues de son vivant décrivait comme une vile créature pleine de vices et de traîtrise. Talleyrand qui est, quelque part, le précurseur de certains de nos élus contemporains qui ont fait de la politique leurs vocations, c’est-à-dire qu’ils ont incarné leurs fonctions non à l’image de fonctionnaires dévoués corps et âmes pour leurs administrés, mais bel et bien semblables à ces individus qui rentrent dans un ordre religieux pour n’en sortir que les pieds devant dans un cercueil cloué après mise en retraite officielle. Mais à la différence de ces cumulards bons à faire sourciller plus d’un au travers de chroniques journalistiques, honnêtes ou pas, Talleyrand survivra à exactement plusieurs périodes distinctes- la Monarchie Absolue, la Révolution Française, le Directoire, le Consulat, le Premier Empire, la Restauration, et la Monarchie de Juillet- durant lesquelles il occupera des postes très importants. Talleyrand est un Gríma qui a réussi, car aux faits de traîtrises qui lui sont reprochés s’oppose- et s’y accouple- un véritable génie politique. C’est avant tout un personnage très complexe, car né avec un pied-bot qui l’empêchera de faire une carrière militaire, embrassant la prêtrise jusqu’à devenir évêque d’Autun, c’est par la même Révolution Française qui procédera à une déchristianisation violente sous forme de destructions d’édifices et de massacres- et qui fera bien plus de victimes que sous L’Inquisition, eh oui!- que Talleyrand embrassera sa nouvelle vocation.

Quelque part, le Talleyrand politique a sacrifié le Talleyrand religieux.

Portrait de Talleyrand, par Pierre-Paul Prud’hon

Parallèlement, nous est contée une légende. Celle d’un Royaume d’Afrique, celui de Kasch, dont le roi était tué lorsque les astres entreprenaient certaines configurations. Jusqu’à ce qu’arrive un conteur extraordinaire nommé Far-Li-Mas, un griot si charismatique qu’il détournera de leurs préoccupations les prêtres chargés de regarder le ciel et de sacrifier le roi aux Dieux. C’aura pour conséquence nette d’entraîner la Ruine de Kasch, puisque le Nouveau s’ingère dans L’Ancien et procède à sa destruction.

Grâce au sacrifice se dessinait, en dehors du cercle sacrificiel, une zone où l’on pouvait vivre, agir sans être frappé, détruit: car on frappe, on détruit seulement dans l’autre zone, celle du sacré, enclos dans le cercle. […] Ce que l’on a coutume d’appeler magie, c’est ce peu qui reste de la magie une fois qu’on lui a ôté son fondement dans l’action: le sacrifice. […] La magie est pensée résonnante. Le sacrifice présuppose cette résonance universelle. C’est pourquoi l’issue du sacrifice reste incertaine: une perpétuelle ordalie où les forces entrent en collisions comme des sons. Et personne n’est en mesure de délimiter une force parce que ses ramifications sont sans fin. Personne ne sait où finit une force, comme personne ne peut suivre toutes les harmoniques d’un son. ( Pages 241 et 242)

Il en ressort que ceux qui survivent et s’adaptent aux changements brutaux ne sont pas ces insoumis qui vont crier et brandir le poing pour massifier une contestation générale, et encore moins nos rêveurs, nos poètes, nos penseurs, ou ceux qui s’opposent, car ceux-là se posent souvent d’eux-mêmes en futurs sacrifiés. Et il est vrai que jadis l’on sacrifiait aux Dieux, que la Légitimité ( dans le sens de celui qui Légifère) était incarné par un Roi, et que tout cela recouvrait un sens symbolique et non tangible. Nos prédécesseurs ont voulu chasser cela sous de grands principes, comme celui des Droits-de-L’Homme et de L’Égalité. Une à deux centaines d’années plus tard, plusieurs idéologies, programmées par de sinistres thuriféraires, sacrifiaient- et sacrifie toujours- en masse des milliers de vies pour des prétextes absurdes: nous en avons eu la preuve avec un certain régime- auxquels on a sacrifié des malheureux de chez-nous- que voici quelques temps en Europe lors de programmations festives ou pendant un cérémonial dans un village Français; comme nous en avons actuellement la preuve dans plusieurs pays du Moyen-Orient jusque-là sous les contrôles des régimes du Progrès ou sous dictatures religieux qui- contrairement à ce que l’on pourrait croire- sont modernes étant donné qu’ils y puisent leurs forces pour alimenter leurs doctrines; comme nous l’avons en Afrique Subsaharienne où des populations mal nourries, en carences éducatives, sont constamment écrasés sous les poids des riches; ou comme nous en avons la preuve avec certains courants néo-nationalistes, qui se parant des habits de la Réaction, de la Tradition, n’ont comme solution que des projets d’instaurer des rapports de force faisant que le moindre élément critique à leur égard ferait l’objet de suspicions, de menaces déguisées, ou se verraient pointés dans le rôle de bouc-émissaire à sacrifier aux Dieux pour que la Nation retrouve son éclat.

La ruine de Kasch survient après la mort du roi Akaf. Et Akaf, jusqu’au dernier moment, a maintenu le sacrifice sans se sacrifier lui-même. Far-li-mas, au contraire, ne peut accomplir le sacrifice: il n’est ni prêtre ni roi: il n’est que l’autre partie du dernier roi. Les rois se sont éteints avec Akaf, les prêtres ont dû succomber dans l’ordalie. Le roi qui n’est pas sacrifié est le dernier roi, il ne peut transmettre sa vie à un successeur. Et cette situation est à l’opposée de la situation moderne: Louis XVI, qui fut le premier roi à être sacrifié ( Charles 1er ne parvint pas à la pure exemplarité) marque la fin de la souveraineté royale. (p.198 )

Plus insidieusement, cette notion de sacrifice on la retrouve dans le monde du travail. Globalement, on est tous à un moment donné censé fermer sa gueule ou sinon c’est la porte. Pour leurs petits intérêts des patrons culpabilisent bien leurs employés, mains dans les poches, seigneurs et maîtres. Certes, les syndicats qui poussent à la grève ne risquent pas d’être réprimés comme au temps des Jacqueries ( quoique parfois). Mais lorsque des pouvoirs changent, ce ne sont que les apparences qui changent, mais pas les comportements, les mentalités, ou les us et coutumes. Souvent l’on entend des patrons dire à leurs employés, sur des airs condescendants,  » Je te donne un travail et tu n’es pas content!« . La Révolution Française, La Démocratie, qui partent d’un dessein égalitaire, n’auraient-elles pas dû effacer ceci?

Non, car ( p.328)  » L’Histoire des Lumières nie tranquillement la limite. Puisque son dieu est la convention, puisque tout n’est que matériau sur lequel opère la convention, il s’agira tout au plus de changer la convention chaque fois qu’on rencontrera des résistances. Mais toutes les conventions ont en commun la foi dans la convention- et le matériau peut se révolter, précisément contre cette foi.  » Et quant à L’Égalité:  » L’Égalité est une idée initiatique: c’est seulement par le processus hautement artificieux de l’initiation qu’on parvient à évoquer cette qualité inexistante dans la nature: l’égal. Depuis qu’en 1789 les emblèmes maçonniques sont devenus la base et le sous-entendu de la vie civile- même si l’on ne perçoit  plus, par ailleurs,  ni leur caractère d’emblème ni leur origine initiatique- le monde de l’inversion a fixé son territoire. Double mouvement: tout le monde est initié, mais l’initiation elle-même disparaît par des références immédiates. Elle recule dans l’ombre éternelle du complot et ne refera surface que dans les bibliothèques avec les grands ethnographes universitaires. » ( p.152).

Ironie du sort, comble de l’histoire: les Franc-Maçons qui firent partie du camp révolutionnaire lors de 1789, qui partaient dans l’optique d’en finir avec la tyrannie monarchique pour L’Humanité, quitte à faire guillotiner d’autres Frères restés fidèles au Roi, sont vus par certains petits contempteurs du Net comme les grands artificiers d’un méga-complot satanique destiné à asservir l’humanité toute entière.

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