Entretien avec Info Rojava-Kurdistan

Pouvez-vous présenter? Et nous expliquer ce que signifie Rojava?

Je suis un homme dans la trentaine, même si c’est difficile à croire, je n’ai aucune affiliation politique avec une organisation ou association kurde. J’essaie d’informer l’opinion publique avec les miettes de temps libre que j’ai, car mon travail pour gagner ma vie me prend beaucoup de temps malheureusement.

Rojava est une terme en kurde qui signifie « Ouest« , pour signifier le Kurdistan de l’Ouest, donc les territoires au nord de la Syrie.

Quelles sont les différences entre PKK et YPG? Ont-elles les mêmes intérêts ou sont-elles à différencier?

La différence est organique, ce sont deux organisations (PKK politique et militaire, YPG uniquement militaire) à part entière, chacune a ses propres instances pour prendre des décisions et ils ont leurs propres leaders. Il n’y a pas de lien de subordination.

Le YPG a été créé par des personnes, qui étaient parti du Rojava pour s’engager au PKK afin d’aider leurs frères et sœurs, les Kurdes de Bakur (Kurdistan du Nord, l’est de la Turquie), dans les années 80-90-2000. Au début de la crise syrienne, ces personnes sont retournées chez-eux pour fonder les YPG, avec bien sûr l’expérience politique et militaire gagnés chez le PKK.

En vérité, le PKK les a beaucoup aidé au début. Les YPG sans l’aide du PKK, ne pouvait pas être créé. Puis, le PKK a envoyé des milliers des siens pour former les kurdes syriens, et pour les défendre contre Al Qaida et Daesh de 2012, notamment à Serekaniyé, puis à Kobané et partout au Rojava. Sans doute, sans l’aide massive du PKK, Kobané allait tomber dans les mains de Daesh. Ce sont les commandants du PKK qui ont organisé la résistance, et ce sont eux qui se sont battu en première ligne, et ce sont eux qui sont morts en grand nombre.

Le PKK a été fondé par Abdullah Ocalan avec quelques étudiants en 1978, mais en 30 ans, la prise de conscience chez les kurdes est incommensurable. Il existe pratiquement plus de mille organisations kurdes et non kurdes aujourd’hui, qui considèrent Abdullah Ocalan comme leur leader politique, mais qui n’ont pas forcement un lien de subordination avec le PKK.

Le PKK a dû laisser sa place au KCK ( ‘Koma Civakên Kurdistan : La confédération des communautés du Kurdistan), qui englobe des organisations de quatre parties du Kurdistan. C’est une organisation supra frontalère, qui a un projet politique global pour l’ensemble du Kurdistan.

Le PKK est seulement une organisation parmi des centaines, qui se réunissent sous le toit de cette confédération. Le principe est simple, chaque organisation s’organisent en autonomie, et en collaboration, et en aide mutuelle. La philosophie d’Abdullah Ocalan est l’élément clé qui les unissent. C’est pour cela que nous avons vu des kurdes de Bakur, ou de Rojhelat (Kurdistan de l’Iran) venir se battre pour défendre les kurdes de Rojava. Daesh, Al Qaida, le régime syrien, ou les opposants du régime croyaient qu’ils pouvaient vaincre facilement les kurdes de Syrie, vu le nombre numérique, mais ils se sont trompés, car le PKK (KCK en vérité) est organisé.

Ce qui les unissent, ce sont plutôt des raisons idéologiques. Les deux considèrent la philosophie du leader kurde, Abdullah Öcalan, comme des fondements politiques à suivre et à appliquer. La philosophie politique de Ocalan consiste à redonner à la société des outils démocratiques, économiques, diplomatiques, et militaire, afin que ces derniers puissent s’auto-gouverner sans avoir recours à des mécanismes centralisés, hiérarchisés, dont enfin des systèmes basé en grande partie sur l’exploitation de la société, et de la nature par une groupe de personne.

Ils ont pratiquement les mêmes intérêts ; la libération du peuple kurde de l’hégémonie des États de la région, et la création d’une espace territoriale exemplaire pour montrer que les peuples peuvent cohabiter ensemble, en partageant les richesses, en s’autogouvernant réellement par des instances démocratiques, sans avoirs recours à la force, ni à la subordination d’une identité par rapport à l’autre. Les concepts de l’Etat-nations ne sont pas appliqués. Au contraire, ils sont combattus. Il faut bien comprendre ce qui anime les militants du PKK, YPG ou une autre organisation Ocalaniste ; ils se battent pour des idéaux, pour un monde où aucun peuple ou groupe politique, religieux, est considéré comme minorité, comme interdit, où les femmes ne sont plus opprimées. Où l’économie est au service de la société, et non l’inverse… Ces jeunes sont animés par des idées nobles, c’est la raison pour laquelle j’ai eu de la sympathie pour eux.

Si le public occidental saisit bien, les indépendantistes Kurdes- où qu’ils soient- sont vraiment en première ligne contre L’EI?

Il faut bien comprendre la situation en 2014. Daesh a gagné un grand momentum, ils attiraient des militants islamistes du monde entiers comme un trou noir après la prise du Mossoul. Les armées régulières de la région étaient en échec total, Bagdad et Damas étaient sous menaces directes, et ils avançaient sans réellement beaucoup se battre, car les militants de Daesh étaient très déterminés, près à mourir, et super bien équipés avec l’arsenal prise à Mossoul. Ils massacraient sauvagement leurs adversaires, et la peur paralysait leurs adversaires, avant même le début des affrontements. Les peshmergas du PDK, contrôlés par le clan de la famille Barzani par exemple, ont fuit Daesh à Sinjar, en laissant des centaines milliers de Yézidis sans protection. Ils étaient 10 mille, Daesh moins de 400 personnes, mais ils ont fuit sans regarder derrière. A cause de cet acte, les attaques contre les Yézidis se sont transformés à une tentative de génocide, car les tribus arabes de la région ont voulu prendre leur part dans les pillages, y compris kidnapper les femmes yézidis comme butins de guerre. Si les peshmergas de PDK avaient résisté à Daesh, ces derniers allaient reculer au bout de quelques heures d’affrontements. Mais la peur était très importante. Les peshmergas ne se battaient non pas pour des raisons idéologiques, mais plutôt pour un salaire. Ils n’étaient pas à mourir pour l’argent, et en plus pour protéger des Yézidis.

Dans ce contexte là le PKK et le YPG sont entrés sur la scène internationale, car ces jeunes ont osé défiés Daesh super bien équipés, avec des armes très légères. La confrontation était également idéologique, deux pensés opposées 100% se sont mesurés. Finalement, les kurdes ocalanistes ont vaincu Daesh sur le terrain militaire et sur le plan idéologique. Après les succès du PKK et du YPG à Kobané et à Sinjar, Daesh a commencé à reculer en Irak et en Syrie. Le mythe d’invincibilité de Daesh s’envola en éclat. Les combattants du PKK ont protégé Erbil, Kirkuk, Sinjar. Les peshmergas qui se battaient à coté des combattants du PKK avaient confiance en eux, car ils savaient que ces combattants ne vont pas fuir. Les irakiens ont également eu le courage de s’en prendre à Daesh, très affaibli après les combats de Kobané. Oui les kurdes ocalanistes sont les premiers remparts contre Daesh aujourd’hui. Ceci non seulement pas une manière militaire, mais également avec un projet politique.

Où en est l’opération Colère de L’Euphrate?

La campagne de Raqqa est toujours en cours. Les forces démocratiques essaient de libérer la ville et le barrage de Taqba en ce moment même. L’encerclement autour de Raqqa se rétrécie. Dès que Taqba est libérée, les forces démocratiques seront très rapidement aux portes de Raqqa.

Mais comme nous venons de constater depuis 2 jours, au Moyen-Orient tout peut se renverser en quelques heures. L’attaque aérienne du régime turc contre les positions du YPG a mis en danger la campagne de Raqqa. En vérité, si le régime turc continue ses attaques, les forces démocratiques seront obligés de se retirer de Raqqa pour pouvoir contrer le régime turc. Daesh est en train de gagner du temps pour se réorganiser. Erdogan gagne du temps à Daesh, et ceci devant les yeux du monde entier.

Quelles sont exactement les relations avec les autorités Irakiennes, Syriennes, et Iraniennes?

Le Kurdistan irakien est déjà autonome, donc Bagdad ne ressent pas le besoin d’étouffer les mouvements kurdes qui luttent en Syrie, en Iran et en Turquie pour protéger le statu-quo. Il n’a rien à perdre, ni à gagner.

Par contre l’Iran et la Turquie voient en toute reconnaissance de statut politique pour les kurdes en Syrie, Irak, et en Iran, comme un danger à l’existence de leurs régimes en place. L’Iran et la Turquie sont des adversaires redoutables au Moyen-Orient, mais des qu’ils s’agit des kurdes, les deux régimes collaborent ensemble. Ils sont contre toute reconnaissance politique du Rojava par exemple. L’Iran ne permettra pas au régime syrien de reconnaître des territoires autonomes au nord de Syrie. Pour le régime turc, l’existence d’un Kurdistan autonome en Syrie représente la fin du statu-quo. En plus, ce Kurdistan sera le model démocratique pour les pays musulmans.

Certains universitaires ou journalistes payés par la Turquie ou Qatar essaient de diffamer les forces kurdes par des mensonges ; l’Iran considère le PKK et le YPG comme ennemis depuis toujours. Ces milieux, qui ont vendu leurs âmes contre de l’argent, prétendent l’inverse pour pouvoir légitimer les massacres des kurdes par leurs alliés islamistes en Syrie. Ils ont même défendu l’alliance de ASL, AL Qaida, et de Daesh contre les kurdes, entre 2012-2014. Ils disaient à l’époque « il est normal de tuer les kurdes, parce qu’ils collaborent avec le régime », mais en vérité, les kurdes ne voulaient pas avoir ces hordes comme maître chez eux, alors ils résistaient. Le régime syrien de le départ ne voulait pas s’en prendre aux kurdes, car il connaissait à peu près ce que le PKK était capable de faire, s’il les attaquait. ASL, Al Qaida, Daesh ensemble ont attaqué le YPG, soutenu par le PKK entre 2012 et 2014, mais ils ne sont pas arriver à les battre, au contraire, ils ont perdu des villes entières au YPG. Alors imaginez le régime s’en prendre à une force pareille, c’était la chute assuré. Je n’ai aucun doute sur le fait que le régime syrien attaquera les kurdes un jour, s’il trouve l’occasion. Il faut bien comprendre la position des kurdes aussi. Pourquoi augmenter le nombre des ses ennemis ?

Erdogan semble vouloir saboter les opérations. Est-ce que c’est par intérêt géostratégique- empêcher la victoire des combatants Kurdes- ou bien idéologique, à savoir une affinité avec le même E.I pourtant montré du doigt par la coalition?

Erdogan a peur de la victoire des kurdes contre Daesh, car cela donnera une légitimité internationale pour une reconnaissance de statut politique pour les kurdes. Il a également peur que ce statut politique soit reconnu par une nouvelle constitution syrienne, car, dans ce cas là, la Turquie ne pourra plus rien faire. Elle sera voisine avec un Kurdistan autonome. Alors pour empêcher ceci, Erdogan essaie de saboter la campagne de Raqqa. Il est resté voisin avec Daesh pendant des années, les entreprises turcs faisaient beaucoup de commerces avec les émirs de Daesh, notamment ils leur vendaient du matériel pour fabriquer des explosifs. Mais depuis que la frontière est contrôlé par des kurdes, c’est l’embargo total. Leur kurdophobie est tellement importante qu’ils préfèrent Daesh aux kurdes. Erdogan doit être pris pour responsable pour chaque attentat commis par Daesh dans le monde, car sans lui, Daesh allait être éliminé par les forces démocratiques en Syrie. Depuis au moins 12 mois, déjà. Erdogan a gagné un an, et il compte continuer à gagner du temps pour ces assassins.

Puis au niveau idéologique, Erdogan est fou de rage de voir les idées de Ocalan progresser au Moyen Orient et dans le monde, alors que lui, il n’est plus considéré comme un modèle pour les pays musulmans, mais au contraire, il est traité comme un dictateur parmi d’autres. Ses idées reculent dans le monde, l’islamisme politique n’a plus d’ acheteur. En dehors de Trump, aucun leader occidental l’a appelé pour lui féliciter après le référendum. Il n’est plus reçu en Europe, on parle de lui, limite comme on parle de Bagdadi.

Ci-dessus et ci-dessous, violentes caricatures de Recep Tayyip Erdogan.

Quelles vont être les conséquences du dernier référendum en Turquie?

Avec ces derniers référendums, le monde entier a constaté que Erdogan ne partira plus par des urnes, les miettes de démocratie qui existaient en Turquie sont perdus. Erdogan a fait campagne seul, ses adversaires n’ont pas pu ouvrir la bouche. Son plus grand adversaire, le président du HDP, Demirtas est en prison. Des centaines de télés et de journaux ont fait de la propagande pour lui 24h/24. Il a utilisé des milliards de dollars dans la caisse de l’Etat pour financer sa campagne. Malgré tout ça, il a dû tricher pendant les élections, plus de 2,5 millions de voix proviennent des bulletins de vote non légaux. Il a pu remporter le référendum par un faible score de 51%. Il est très déçu, car avec tous les moyens mis en place, il attendait au moins 56% de votes. Erdogan gardera son mandat jusqu’à 2019, puis le premier président, plutôt le premier sultan avec des super pouvoirs, sera élu. Ce sultan aura les fonctions de l’exécutif, le législatif et juridique. Erdogan est un dictateur. Il a depuis un moment rassemblé tous les pouvoirs dans ses mains, mais il avait besoin de les légaliser. C’est fait. Les signes montrent que la guerre civile est inévitable en Turquie. Erdogan a verrouillé le système politique. Tôt ou tard, il finira par se faire éliminer avec toute sa famille, ses proches, ses amis.

Avez-vous été menacé par des ultras pro-Erdogan? Sont-ils nocifs pour nos démocratie?

Les partisans de Erdogan organisent des séances d’insultes contre ma page, régulièrement. Je ne divulgue pas mon identité personnelle, alors ils ne doivent pas savoir mon identité je pense. Puis je m’en fous en vérité, par contre le régime turc a assassiné des militants kurdes en France, déjà. Notamment les 3 militantes kurdes à Paris, en 2013.

Erdogan a organisé et a radicalisé beaucoup de turcs en Europe. Oui, je pense que les futurs militants de Daesh vont sortir de ces milieux là. Le nationalisme turc, mélangé avec l’islamisme radical, est un danger pour les concitoyens européens, car, à tout moment, ils peuvent devenir des candidats des attentats contre les civils dans les rues européennes. Puis il y a les Loups Gris, les fascistes turcs, ils sont très violents et souvent sont impliqués dans le trafic des drogues ou d’autres trafics.

Les gouvernements européens doivent remercier les associations kurdes proche du PKK, au lieu de les criminaliser au profit du régime turc, car sans ces associations, beaucoup de jeunes kurdes pouvaient finir dans les rangs des organisations comme Daesh.

Dernière question, délicate: est-ce que nous ne sommes pas plantés de lutte, nous autres occidentaux, à savoir entre soutenir l’indépendance de la Palestine ou celle d’un grand Kurdistan?

Alors il ne faut pas faire s’affronter ces causes politiques l’une contre l’autre. Malheureusement on a raté le train pour régler la question palestinienne, cette cause est utilisée par des islamistes hypocrites aujourd’hui. Ils font beaucoup de mal à cette cause. La question palestinienne doit être réglée rapidement, il y a une grande souffrance, puis cette cause est utilisée par des organisations islamistes pour enrôler des jeunes musulmans dans leurs rang, et ils finissent au Rojava pour combattre des kurdes, pour le compte de Erdogan, de Daesh, ou d’Al Qaida.., va savoir pour quoi !

En ce qui concerne le Kurdistan, en vérité les régimes en Turquie, en Iran et en Syrie ont de la chance, car l’organisation qui organisent la lutte nationale des kurdes n’est pas une organisation islamiste, sinon en 40 ans, on avait 4 million de morts déjà. En 40 ans de guerre, les victimes civiles causées intentionnellement ou accidentellement par le PKK sont moins importantes, que des civils tués par le régime turc seulement en 2015. Pratiquement 95% des civils tués dans cette guerre, sont causés par le régime turc. Le PKK ne vise pas les civils, et ne propage pas des discours ou des idées qui peuvent causer de la haine entre les peuples.

Le KCK (et le PKK) cherche à libérer le grand Kurdistan non pas en opposant les peuples un contre l’autre, mais en limitant au maximum les dégâts. Je n’ai pas encore croisé un membre du PKK, qui est raciste contre le peuple turc. Le PKK cherche une solution de la question kurde par des négociations en priorité. ils ont déclaré plus de 10 cessez-le-feu, mais le régime turc ne les a jamais respectés. Le PKK accepte une solution constitutionnelle, qui permettra aux kurdes une autonomie. Ceci est une grande chance, et la Turquie est en train de la rater. Au lieu de saisir cette chance, le régime turc a détruit des villes kurdes entières. Si le régime turc continue ainsi, la séparation sera indispensable.

Il faut soutenir les kurdes ocalanistes dans leur lutte. Ce sont les seuls qui proposent un projet politique capable de stabiliser et faire progresser le Moyen-Orient vers quelque chose de meilleur. Leur lutte concerne la sécurité du monde entier.

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