Questions à Romain Mielcarek, journaliste et chercheur…

1) Pouvez-vous nous détailler votre parcours?

Je suis journaliste indépendant, spécialisé sur les questions de défense et de relations internationales, depuis six ans. Je collabore avec toutes sortes de médias : RFI, iTELE, Slate, Vice, La Vie, Défense et Sécurité Internationale, Al Jazeera… Je mène en parallèle une thèse sur l’influence de la communication militaire française sur le récit médiatique de la guerre en Afghanistan. Il m’arrive d’enseigner le journalisme et occasionnellement, je facture également des prestations de conseil ou de réalisation de produits en communication pour des organisations diverses, publiques ou privées.

2) Quelle peut-être encore la force d’un reporter de guerre à l’heure où les médias- journaux, chaînes d’informations continue- ne diffusent que ce qui  » marque les esprits » par pure logique mercantile…ou en fonction des lignes décrêtées par certains magnats qui vont jusqu’à censurer des reportages?

Houla, que de grands mots. Attention aux idées reçues, rien n’est aussi binaire. Les médias s’intéressent également au grand reportage, même si l’on pourrait toujours en vouloir plus. Je crois qu’on a facilement tendance à voir le verre à moitié vide. Or de nombreux médias font de belles choses : Arte, France 24, la presse écrite, RFI, France Inter, Culture, ect… Qui continuent d’envoyer des reporters un peu partout, y compris dans les zones de guerre. Pour ma part, je n’ai presque jamais été censuré. Et les cas où c’est arrivé, cela n’avait pas grand chose de si choquant ou dramatique.

Dans tous les cas, la force d’un bon reporter de terrain est de pouvoir cumuler une prise de température sur place, auprès des acteurs et des populations, tout en ajoutant de la prise de hauteur et de l’analyse. Pour moi, un journaliste complet fait à la fois de l’investigation et du reportage de terrain.

3) Les deux plus puissantes armées au monde- l’armée Américaine et Tsahal- sont quasiment dépendantes de lobbys militaro-industriels. Qu’en est-il de nos forces armées?

Encore une fois, tout cela est très caricatural. Je ne vois pas bien ce qui vous permets d’affirmer que l’armée américaine et l’armée israélienne sont les plus puissantes au monde… Comment évaluer cela ? Comment comparer ? Nombre d’hommes ? Qualité des matériels ? Moral des troupes ? Résultats au combat ?…En termes de qualités humaines, opérationnelles et matérielles, pour moi, celles qui sont à suivre sont : Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Israël, Russie. D’autres pays font des chosestrès intéressantes : Chine, Canada, Australie, Allemagne, République Tchèque, Pologne, Iran, Japon… Chaque fois, les cultures militaires et les enjeux stratégiques sont trop différentes pour faire des comparaisons qui n’ont pas de sens. De même, je ne sais pas ce que ça veut dire la dépendance d’une armée vis-à-vis d’un lobby industrialo-militaire… Les industriels cherchent à vendre leurs produits. Les armées à avoir des outils répondant à leurs besoins. Parfois, il faut négocier : pour rentabiliser, un industriel doit pouvoir exporter et vendre certains volumes, qui parfois demandent des aménagements dans le cahier des charges des forces.

Les industriels français se portent bien, notamment grâce à l’export. Mais ils ne sont pas dépendants uniquement de l’armée française. Prenez l’exemple de Thalès. Cette entreprise française est extrêmement bien implantée sur le marché australien. Elle a vendu à Camberra un véhicule blindé léger, le Hawkei, qu’elle essaie désormais de vendre à l’armée française. A l’inverse, la France a renoncé à fabriquer des fusils d’assaut et nos forces vont devoir s’approvisionner auprès de fabricants étrangers. Il n’y a pas un contrôle d’un acteur par un autre, comme un pantin et un marionnettiste. Chacun tâche de défendre ses intérêts en profitant des convergences, qui peuvent se manifester dans le cas de fabricants et d’utilisateurs d’armes.

Je n’ai jamais rien constaté d’aussi manichéen que ce que vous décrivez. D’autant plus que les bourses des militaires sont suffisamment serrées pour qu’ils ne puissent pas dilapider leurs ressources dans des systèmes d’armes qui ne leur serviraient pas…

4) Or, notre armée semble vraiment mal en point si on s’en fie à de récentes polémiques ( les  billets durs de Michel Goya, l’arrestation du général Piquemal qui renchérit les liens entre militaires et extrême-droite, militaires tombant en stress post-traumatiques, plaintes à propos de retard de paiements, ou l’Opération Sentinelle qui semble n’être que de la poudre aux yeux…).Notre armée at-elle au moins anticipé cette terrible cyberguerre qui oppose des entités pas toujours identifiables?

 

Chaque sujet que vous évoquez fait l’objet de débats, de discussion. Débattre n’est pas la preuve d’une faiblesse, au contraire. Le colonel Goya est sévère à l’égard de ce qu’il critique. Mais il sait aussi saluer les grandes qualités des armées françaises. Prenons un exemple : Sentinelle. Certains observateurs se montrent critiques à l’égard des capacités d’intervention réelles de l’armée. Elles sont en effet très limitées et se limitent à la légitime défense. Les militaires sont là en appui des autres forces… Pour l’instant. Ils n’ont donc pas le droit d’intervenir sur un incident. D’autres estiment que la place des militaires est aussi là. Qu’ils représentent une forme de dissuasion pour les terroristes qui doivent prendre en compte la présence d’hommes armés et entraînés sur le terrain. Ils sont également des pions tactiques qu’on peut utiliser en cas de crise : peut-être pas pour neutraliser l’ennemi (en France, ce sera le rôle à priori d’organismes comme le Raid ou le GIGN), mais pour gérer les populations, bloquer des routes, assurer de la logistique.

Je me sens bien incapable de dire que les uns ou les autres ont totalement tord ou raison. J’apprécie le débat et la diversité des idées. N’oublions pas que l’armée est un vaste système social, qui vit et remue. Les difficultés administratives comme Louvois en font partie. Critiquer ce qui ne va pas ne doit pas faire oublier les réussites. Les Français ont des bons résultats au Sahel, même si la situation est toujours très compliquée. Nos militaires sont globalement d’un très bon niveau opérationnel. Ils ont un très bon moral en opérations. L’armée continue d’attirer de nombreux jeunes dans ses rangs. C’est la deuxième institution la plus appréciée des Français…

Un bon analyste se doit de voir les deux faces de la pièce.

5) Les armées nationales peuvent-elles être amenées à disparaître au profit de SMP ou autres prestataires privés, ainsi qu’il se dit ça-et-là?

Personne ne dit cela. On s’interroge par la supplétion de privés pour certaines tâches : protection de navires, sécurité dans les lieux publics désormais. Rien qui ne nuise pour l’instant à la légitimité de nos forces armées. Etudier ces pistes ne me paraît pas choquant. Reste à définir intelligemment les limites.

La panique vient souvent du fait que les Etats-Unis ont abusé de ces méthodes, afin d’économiser le coût politique et humain d’un déploiement militaire : un privé qui meurt n’est pas un soldat sacrifié mais un individu qui fait son métier. On est très loin de telles logiques en France. Il y a déjà des cas de privatisation en France. La quasi-totalité du parc automobile civil est désormais louée en leasing. Plus intéressant : la formation des pilotes d’hélicoptères. Ils apprennent désormais à voler sur des avions qui appartiennent à une entreprise privée, Helidax. On en tire des économies. Je ne crois pas que ce soit si condamnable. De même sur certains terrains, la restauration est assurée par des prestataires privés.

Beaucoup d’encre a coulé sur les SMP. On oublie souvent que la très grande majorité des contractors sont des logisticiens, des chauffeurs, des interprètes, des gardiens, des cuisiniers… Rares sont ceux qui combattent à proprement parler. Le cas BlackWater est loin d’être représentatif de la réalité des SMP.

6) Vous aviez rédigé, je crois, un article où vous vous intérrogiez sur un site d’information alternatif ( AWD News)…à savoir si il était l’oeuvre de simples bloggeurs ou des services secrets d’un état…comment peut-on faire la distinction entre des sites Internet tenu par des tiers et ceux dérrière lesquels on trouve la trace d’une puissance étrangère?
   

AWD News est clairement un outil de propagande financé par des tiers. Les propos sont ultra orientés. Les financements ne sont pas affichés. Les identités des auteurs sont factices… Il faut regarder les contenus du site, les noms des journalistes, les sources, l’équilibre du propos (critique-t-on toujours les mêmes?), la qualité des informations, …

Prenons un cas d’école de deux médias financés par leurs Etats respectifs. RFI est très critique à l’égard des politiques françaises et n’hésite pas à faire état des turpitudes qui frappent nos autorités.
Sputnik n’évoque jamais la moindre critique à l’égard du pouvoir russe. A qui faire confiance ? La réponse me paraît évidente…

En général, je crois qu’il ne faut pas non plus se torturer. Si l’auteur et la nature d’un média ne sont pas affichés clairement… Il faut se méfier. Il est toujours bien de tout recouper, vérifier et ne rien prendre pour argent comptant. Mais avoir l’esprit critique ne veut pas dire croire tous les raleurs pas toujours bien informés qui affirment beaucoup de choses sur la toile sans jamais avoir de preuves…

7) Lorsque nos politiques martèlent que « nous sommes en guerre » ne se plantent-ils pas déjà…étant donné qu’une guerre- classique du moins- oppose des antagonistes identifiables via leurs forces armées! Ne faut-il pas parler, plutôt, de contre-guerrilla au lieu de basculer dans une dialectique de type néo-conservatrice?

Le choix des mots fait l’objet de nombreux débats. A l’époque de l’Afghanistan, les politiques refusaient de parler de guerre. Ils parlaient d’intervention. De nombreux militaires leur reprochaient,notant qu’ils avaient des morts et des blessés au combat, ce qui rendait la réalité de la guerre  parfaitement concrète.

Beaucoup de gens ne saisissent pas les nuances qu’il peut y avoir entre une guerre, une opération de contre-guerilla, une opération de contre-terrorisme, une opération de contre-insurrection… En soit, il n’est pas faux de dire que la France est en guerre contre plusieurs groupes djihadistes. Dans ce cadre, elle mène des opérations de contre-guerilla et de contre terrorisme. François Hollande et son gouvernement ont-ils basculé dans une rhétorique néo-conservatrice ? Je crois que ce serait un peu exagéré, même si certaines formules, comme la notion de « guerre contre le terrorisme », rappellent les années Bush aux Etats-Unis. Mais notez que l’opinion est partagée : s’il y en a pour regretter ces expressions… D’autres regrettent que nous n’allions pas plus loin dans les réponses armées…

8) Un de vos confrères a dénoncé  » une circulation-circulaire de la non-expertise« . Pouvez-vous nous renseigner sur quels critères les chaines se basent pour sélectionner des  » analystes« , ou, plus trivialement, des  » experts« ? Ne faut-il pas avoir une connaissance minimum du monde islamique avant de prétendre s’exprimer sur les cellules djihadistes ou sur les bouleversements en Zone MENA…au lieu d’entendre untel disant que le djihad ferait partie des Cinq Pilliers de l’Islam, ou untel dire que tel fugitif serait un jour en Belgique avant d’être le lendemain en Allemagne ou aux Pays-Bas!

Comme partout, il y a des escrocs. Le recours aux experts dans les médias télévisés, notamment les chaînes d’information en direct, s’est intensifié. Avec un paquet de gens mauvais. Lorsqu’il faut remplir le plateau, notamment dans l’urgence, on fait appel d’abords aux meilleurs… Puis aux plus mauvais. En fonction des disponibilités. Certains facteurs jouent aussi : capacité à être pédagogue, réputation de l’invité, bagout… Les connaissances sont souvent difficiles à évaluer pour les chargés de production qui ne connaissent pas en profondeur les dossiers. Ils se basent souvent sur indicateurs non objectifs : un livre écrit, un poste dans une université, des invitations régulières dans d’autres médias. Les journalistes spécialisés dans les rédactions restent trop peu impliqués dans ce processus, faute d’une chaine adaptée.

C’est l’inverse dans certains journaux, comme Le Monde, où l’on consulte les  services lorsqu’un auteur propose une tribune ou une analyse. La majorité de ces intervenants ne sont pas payés en France. Et ils ne sont pas toujours formés à cet  exercice. Certains ne savent tout simplement pas comment répondre à des questions parfois étonnantes.

Je vous donne un exemple : le soir de l’attentat de Nice, Al Jazeera m’appelle. Question de la journaliste : « doit-on y voir un échec de la coopération entre les services de renseignement  européens ? » Certains peuvent être perdus pour répondre à de telles questions et se perdre. L’exercice reste cependant utile. Le public est aujourd’hui demandeur de réponses dés les premières minutes de l’événement. Lorsque je suis convié à ce type d’interventions, je tâche de faire preuve de pédagogie et j’explique les questions qu’il faut se poser : prudence, modestie sur les conclusions, pas de précipitation, patience, un peu de background historique… Au moment où le chauffeur du camion de Nice tue les gens, on ne peut pas dire s’il est lié à l’Etat islamique, à un gang mexicain ou au lobby des hommes lézards. Il faut aussi savoir dire qu’il faut attendre les premières conclusions de la police… Dans ce cas où nous pensons tous spontanément à l’Etat islamique, d’autres hypothèses ne sont pas à écarter pour autant : ultra-droite (rappelons qu’un tiers des victimes étaient musulmanes), coup de folie…

9) Question délicate: les récents attentats nous font pleurer nos morts, mais ça laisse comme  l’impression que le traitement médiatique des attentats survenant ailleurs provoquent des réactions variées allant de  » Les pauvres » à  » bien fait pour leurs gueules » en passant par le  » oui, mais ils sont comme ça« , voire à l’indifférence totale…qu’en pensez-vous?

Il est évidemment dommage que les gens s’intéressent trop peu à ce qui se passe dans le reste du monde. Maintenant, il faut être honnête : si l’un de vos parents est tué dans un accident de voiture,  vous allez être dévasté… Sans pour autant vous intéresser à tous les accidents de la route. C’est pareil pour le terrorisme. Il est parfaitement naturel d’être plus touché par la mort de nos voisins que par celle de gens beaucoup plus éloignés. Je crois que globalement, nous ne nous intéressons pas assez à l’ensemble des sujets importants. Peut-être (je l’espère en tout cas) que la pédagogie et l’information sont un moyen de faire comprendre pourquoi la mort de pauvres gens en Syrie, au Nigeria ou au Pakistan est aussi consternante pour nous que celle de pauvres gens à Paris ou à Nice.

10) Pour conclure, quelle civilisation guerrière vous fascine le plus?

Difficile de faire un choix… Tant il y a de choses passionnantes dans l’histoire des conflits !  Je dirais par pur romantisme personnel l’époque du Sengoku japonais, le temps des samuraï. Tout  simplement parce j’ai baigné dans les récits de cette époque : mangas, cinéma, jeux vidéos. J’ai  pratiqué le kendo et le judo, et ait beaucoup lu les traités militaires de l’époque (Bushino, Nindo, Traité des 5 roues…) ainsi que des haïkus. De manière globale, j’aime l’idée du combattant qui est à la fois un guerrier et un intellectuel. On retrouve cela dans la culture des arts chez les samuraï. Je suis actuellement en train de travailler à l’écriture d’un roman sur un samuraï ayant vécu à la fin du XVIème siècle…Je suis également fasciné par les peuples rebelles du Moyen äge : Ecossais, Irlandais… Qui se battaient même lorsqu’ils étaient dominés. Il s’agit également là de romantisme…

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