Ce que nous prévoyait l’invention de Morel

Invention de Morel

Nous connaissons Jorge-Luis Borges pour ses nouvelles métaphysiques à trames policières- j’ose dire conspirationnistes dans le bon sens du terme. Sans être allé sur Buenos Aires j’imagine cette capitale du Tango couverte par son ombre, à l’instar de Prague et de Dubin avec celles respectivement de Kafka et de Joyce. Un mot sur cet homme qui est quasiment le père de toute la littérature sud-américaine: il n’a jamais écrit de roman. Par-contre, son meilleur ami qui se tient sous son ombre si.

Adolfo Bioy-Casares n’a tout simplement pas le tempérament de son aîné. Plus discret. Pour autant ça ne l’empêche pas d’être, comme l’ensemble des auteurs latino-américains hispanophones et lusophones, travaillé par les frontières subtiles séparant la Réalité de la Fiction ou encore l’Amour de la Mort.

L’histoire est celle d’un fugitif qui se sent traqué par toutes les polices du monde. Nous ne savons pas quel sont exactement ses antécédents, et même ni comment il s’appelle et à quoi il ressemble physiquement. Si ce qu’il prétend est vrai ou si cela tient des divagations d’un fou rêvant de l’Ailleurs. Le narrateur va se retrouver sur une île déserte dominée par une immense villa. Très vite, il s’apercevra que cette île n’est pas si déserte qu’elle n’en a l’air. D’autres personnes semblent y habiter et se tiennent autour d’un personnage inquiétant nommé Morel. Parmi eux se trouve aussi une jeune femme prénommée Faustine, dont le narrateur tombera immédiatement sous son charme éblouissant. Il va s’approcher Faustine. Mais un phénomène inexpliqué se produit. Elle ne semble pas remarquer sa présence pendant qu’il tente, en vain, d’enclencher un dialogue.

Au fil du récit le narrateur comprendra qu’il est dans le rôle d’un spectateur invisible. Cela serait dû à une machine inventée par Morel qui se trouverait au sous-sol de la villa, laquelle assurerait la vie éternelle sous forme d’image. Mais le rituel d’image semble se répéter. Des questions métaphysiques vont assaillir notre narrateur pour qui le dilemme sera de faire un choix entre la réalité oppressante et l’illusion de l’évasion holographique qui n’est que redondance.

L’incommunicabilité de son amour pour Faustine sert de fil conducteur.

J’écris ces lignes pour laisser un témoignage de l’hostile miracle. Si d’ici quelques jours je ne meurs pas noyé, ou luttant pour ma liberté, j’espère écrire la Défense devant les Survivants et un Eloge de Malthus. J’attaquerai, dans ces pages, les ennemis des forêts et des déserts ; je démontrerai que le monde, avec le perfectionnement de l’appareil policier, des fiches, du journalisme, de la radiotéléphonie, des douanes, rend irréparable toute erreur de la justice, qu’il est un enfer sans issue pour les persécutés.

Paru en 1940 le roman a été très vite était affilié à L’île du Dr Moreau d’H.G Wells, où un narrateur va s’échouer sur une île peuplée d’hommes-animaux vouant un culte à un savant fou. Pourtant, si les deux romans mettent en exergue les chamboulements que provoquent certaines inventions scientifiques, dans le roman de Bioy-Casares il est question de l’image prenant le pas sur le langage.

Ce qu’a parfaitement compris Alain Resnais qui s’en est inspiré pour réaliser L’Année dernière à Marienbad.

Le rapport avec aujourd’hui? Nous sous-tendons vers une société d’image. Nous ne sommes plus au stade de simples consommateurs. Nous sommes sous leurs emprises. Au-delà du cas des reality-shows et de leurs protagonistes têtes-à-claques qui sont les boucs émissaires- au sens large du terme- choisis par le Grand Capital pour être porteurs de toutes les tares de la société post-moderne, et du voyeurisme qu’ils engendrent sur fond de fausses indignations injurieuses, nous constatons que n’importe quel sujet humain exposé à l’image d’une actrice ravissante ( ou d’un acteur séduisant si il est question d’une spectatrice, quoique les possibilités varient en fonction de l’attirance sexuelle de chacun et chacune) s’imaginera tôt ou tard à la place du protagoniste ayant l’honneur de recevoir au moins un baiser ( voire de partager la couche). De même qu’il est possible de s’identifier par rapport à un personnage. Inconsciemment, tout spectateur ou spectatrice souhaite à un moment ou un autre la destruction complète de la frontière qui sépare le réel de l’imaginaire.

Plus que tout l’image est l’ultime arme du Paraître. Aujourd’hui, n’importe laquelle de nos formations étiquetée  » contestataire » sait qu’il y aurait beau avoir le plus beau des contenus rien ne suivra sans une bonne image pixélisée, ceci en connaissance du risque suprême: l’égo du leader qui peut un jour ou l’autre plomber la cause. Et les calculs vont plus loin que celle d’une résolution graphique, car il s’agira de prendre l’image qui détient la pose la plus adéquate, donc la plus tape-à-l-oeil. Ce même rapport à l’image dont les trucages convergent vers une pseudo-netteté esthétique, qui finit par monter à la tête des personnes qui sont surexposées par ce système de l’image ( artistes, journalistes TV, sommités politico-économiques,etc) et les convainc alors de recourir au scalpel d’un chirurgien au nom de critères délirants justifiés par l’exigence du public, ce bouffeur d’images. Critères desquels découleront des impératifs qui impacteront les mêmes sociétés, la preuve en exemple avec les modes vestimentaires ou encore l’idée répandue du corps parfait qui pousse les femmes à entamer des régimes-minceurs parfois extrêmes. Inquiétant encore l’image finit par définir ce qui est présentable ou non, règle très prisée par les chaines de télévision, et sans se fixer sur le cas d’untel ou d’untel qui se déclare censuré ( et dont le spectre surgit sur Internet) prenons le cas des personnes âgées…voit-on souvent des personnes âgées animer des plateaux d’émission? Celles que l’on voit sont toujours retouchées ( chirurgicalement parlant ou bien au montage) et leurs passages, en général, dure moins de soixante minutes, hormis si on prend les émissions religieuses orientées vers des publics en quête de spiritualités…mais pourquoi n’en voit-on pas tant que ça? Voire pas du tout?! Parce que vieillesse = Mort!

Or, l’image aspire à l’éternité!

L’image nous montre que ce qu’elle a envie de nous montrer. Est-elle objective? Subjective? On peut tout lui faire dire. Accentuez sa luminosité et vous montrerez l’Amour impossible sous sa forme la plus caricaturale. Assombrissez le contraste et vous noircissez la Mort.

Dans cet article du site Robot-N-Tech, intitulé Tous immortel en 2045, il est question d’un milliardaire Russe qui entend pouvoir transférer en 2045 l’intégralité d’un cerveau humain dans un avatar cybernétique. Certes, on est plus proche d’Asimov qu’autre chose. Mais voyez déjà comme nous n’en sommes pas loin…

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